Mercredi 30 juillet 2008
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Les années marines
Ho hisse, alors, tu montes ?
Dans ce port de la Réunion à La Pointe des Galets, il nous était interdit de passer la porte du port après
minuit accompagnés d'une personne du sexe opposé,
A chaque fois que nous accostions ce port c'était pour une quinzaine de jours minimum. Tout le monde avait ses petites combines pour ne pas se faire avoir par cette dure obligation de rentrer seul
après l'heure.
Un collègue avait détourné le tampon du Commandant et avait fabriqué une fausse invitation pour se rendre à bord à toute heure du jour ou de la nuit, même accompagné. Une telle missive signée par
un Commandant valait tout l'or du monde. Jamais ce faux laissez-passer ne fut contesté.
Pour ma part, j'avais camouflé une échelle dans un hangar avec ouverture sur le chemin du port
De cette façon, lorsque l'heure était passée, je rentrais seul, courais dans la remise installer l'échelle et faisais signe a la demoiselle de monter ainsi me rejoindre au nez et à la barbe des
gardiens.
Sauf qu'un jour, plutôt une nuit, ma compagne fut incapable de monter à l'échelle, par vertige ou soûlographie peu importe, il me fallut ressortir, l'aider à monter et rentrer à nouveau.
e peu de temps que je la laissai seule, elle était déjà en train de se faire embarquer par un autre marin, même pas de notre bateau.
Se faire ainsi prendre sa prise si près du but, il n'en était pas question. Je n'eus pas beaucoup de peine à récupérer mon bien, mes cent kilos et mon mètre quatre vingt dix y étant pour
beaucoup.
Se battre comme un chiffonnier pour une fille, on se serait crus au temps de la préhistoire!
Au fond à droite
Une fois, à Madagascar, chez une ramatte* qui voulait bien m'accueillir pour la nuit, je demandai où étaient les toilettes pour une grosse commission.
Elle eut l'air gênée, sembla ignorer ma question, mais devant mon insistance à vouloir à tout prix ce lieu d'aisance, elle me tendit une clé, du papier hygiénique et une lampe tempête.
Devant la porte de sa maison, elle me désigna sur la place du village une cabane à une vingtaine de mètres. Je pensais en moi-même, ce n'est pas au bout du couloir à droite, mais au fond de la cour
à gauche.
La cabane était cadenassée par une chaîne énorme et un gros cadenas. Une fois dedans, je dus bien admettre que c'était des cabinets. Mais horreur, envahis par des centaines de cafards plus gros les
uns que les autres. II y en avait partout, certains tombaient même du plafond, apeurés sans doute par ma lumière.
Je compris pourquoi ma compagne d'un soir avait été réticente pour m'y envoyer, mais il fallait bien y faire ce pourquoi j'étais venu.
De tout le temps que dura la délivrance, je remuais ma lampe autour de moi pour faire fuir les indésirables locataires de l'endroit
C'était des W C à la turc bien sûr, cela aurait été trop beau que je sois assis pendant le supplice,
Je quittai mes compagnons d'infortune sans regrets, me promettant à l'avenir de prendre mes dispositions à bord, pour éviter par la suite ce genre d'incident.
'Ramatte: Nom donné aux jeunes filles malgaches par les blancs.
Marseille, rue Thubaneau près du vieux port
Un soir, je discutai à la terrasse d'un café avec une prostituée sur le vieux port.
Cette fille m'expliqua ses trucs et astuces pour appâter le client
-" Dans les années cinquante, je tapînais au coin d'une rue, entendant le pas d'un homme qui se rapprochait, je pensais en moi-même:
Ma belle, si tu veux faire plaisir à un futur client, dis-lui que c'est un beau blond, dans tous les cas il sera flatté, surtout s'il n'est pas blond".
Sitôt pensé, sitôt dit, le pas se rapprochait de plus en plus. Au moment où il allait tourner et se trouver nez -à-nez avec moi, je lance: tu montes, beau blond?
J'avais tout faux mon pauvre Maurice, la voix me répond:
Madame, moi y en à pas être beau blond, moi y en à être grand sénégalais.
Tu parles d'une bourre! J'avais l'air malin".
La soirée était propice aux confidences, je lui en racontai une aussi sur ce qui m'était arrivé personnellement dans ces mêmes lieux/ quelques mois plus tôt.
-« Un soir, je n'avais pas envie d'une fille j'étais juste sorti pour boire un coup. Je me retrouve dans ce quartier où nous sommes. Une de tes collègues se pointe devant moi et me sort tout de go.
'Tu montes avec moi grand blond?'
Je te le répète, ce soir là je n'étais pas intéressé par la bagatelle, je lui réponds en prenant l'air le plus con possible, 'Monter où, et pour quoi faire?'
Ma pauvre elle était vexée à mort. Elle m'a mis une de ces gifles en me traitant de tous les noms en hurlant qu'il ne fallait pas la prendre pour une conne.
Je m'en suis longtemps rappelé. Cela m'apprendra!
Ainsi se passaient entre autres, nos soirées d'escales entres deux traversées du bout du monde.
Les frères, beaufs ennemis
Deux sœurs, mariées avec deux marins qui, sans en être à se détester vraiment ne se privaient pas pour s'envoyer des piques blessants à chaque instants.
Témoin cette histoire:
Un jour, une des sœurs invita l'autre à déjeuner avec son mari. Le repas se passa assez bien, et à la fin, le maître de maison se vanta d'avoir, tout seul, changé le parquet de sa salle à manger,
et d'être assez content de lui, vu le résultat du chantier.
L'autre regarda sans enthousiasme le travail de son beau-frère et ne fit aucun commentaire. Il demanda simplement où il pouvait se procurer les mêmes matériaux, et l'histoire s'arrêta là.
Quelques semaines plus tard, ce fut l'inverse, l'autre couple était invité à son tour. Repas tranquille, sans histoire, et le mari invité demanda à aller aux toilettes.
A son retour, le maître des lieux lui demanda s'il n'avait rien remarqué.
Devant la réponse négative, il remmena et lui fit voir le sol des W. C.
- " Regarde bien par terre, c'est le même parquet que celui que tu as dans ta salle à manger, je trouve qu'il fait mieux ici".
Ce qu'il faut traduire par:
Grand couillon, ce que tu trouves beau pour ta salle à manger est tout juste bon pour mes chiottes.
Quelle famille!
Adieu Christiane, bonjour Martine Une femme chasse l'autre.
Malgré mon éloignement au bout du monde, entrecoupé de quelques semaines de congés entre deux bateaux, mon épouse ne pouvait admettre de me voir à la maison à ne rien faire. Pourtant ces congés
m'étaient payés bien sûr!
Je dus pour la contenter faire quelque chose de mes journées.
Mon beau père, qui était cheminot à Vierzon et connaissait bien le gérant
du buffet de la gare et pour cause: toutes ses pauses se passaient devant un verre.
II réussit à me faire embaucher pour pousser les chariots de casse-croûtes et de boissons sur les quais à chaque arrêt de trains.
Il fallait me voir, hurler à chaque instant:
-"Buffet buffet, voyez, demandez buffet !"
Je ne touchais aucun salaire, sauf dix pour cent de tout ce que je vendais, ce qui n'était quand même pas mal. Me prenant au jeu, renseigné par le beau-père, il m'arrivait de passer des nuits à
pousser la charrette pour servir des trains plein de bidasses, traversant la France.
Malgré mes efforts pour conserver mon ménage, celui-ci battait de l'aile, Pourtant un deuxième enfant, Laurence était née.
Il ne faut pas croire que c'était mon éloignement qui en était la cause, au contraire ma femme s'en accommodait assez bien. Je crois plutôt que le fait que nous habitions chez les beaux parents a
détruit petit à petit notre Maison.
Mon épouse ne voulait pas habiter ailleurs, voulant à tout prix rester avec maman. Elle faisait passer ses parents, ses enfants, son argent et son bien être avant tout.
Je n'étais donc que la cinquième roue du carrosse.
Que se racontait-il quand je n'étais pas là?
Je compris un jour, quand mon fils, qui n'avait que sept ans me lâcha, après une petite dispute que j'eus avec sa mère:
-"Si tu n'es pas content, tu n'as qu'à retourner sur tes bateaux!"
Pauvre petit bonhomme, je ne lui en ai jamais voulu, mais le mal était fait.
C'est à partir de ce moment là que je pris mes distances avec cette belle-famille qui rne considérait si peu,
Aux congés suivants, je m'inscrivis dans les agences de travail intérimaire, ce qui me valut de me faire embaucher à Issoudun dans une usine de câblage électrique. Trente kilomètres seulement
séparaient Vierzon d'Issoudun.
Pour ne pas rentrer tous les soirs au bercail, je pris pension à la semaine dans un hôtel-restaurant, un routier.
Au bout de seulement huit jours, je devins l'ami de la famille, mangeant même à la table des patrons.
Mes premières histoires de marin du bout du monde avaient séduit tout le monde, et ma gentillesse naturelle avait fait le reste.
Tant et si bien que Vierzon ne fut bientôt que ma deuxième résidence.
Tout le monde aura compris que ce qui devait arriver arriva.
Dans cette hôtel-restaurant se trouvait Martine, une jeune femme de vingt deux ans, revenant de File de la Réunion avec une petite fille de cinq ans, Céline. En plein divorce d'un mari brutal qui
était resté là-bas.
Ils s'étaient connus ici, à Issoudun, cinq ans auparavant. L'homme, originaire de la Réunion, avait choisi de faire son service militaire en France, à Orléans.
Pendant ses congés d'armée, il prenait pension à Issoudun dans une famille qui voulut bien l'accueillir.
C'est au cours d'une fête paroissiale où Martine vendait des tickets de tombola qu'elle tomba sur ce beau jeune homme et, ce fut le coup de foudre.
Ils se fiancèrent très vite, Céline arriva. A la fin de son service militaire il s'embaucha dans une usine d'engrais comme électricien d'entretien à Issoudun.
Ce qu'il n'avait jamais dit à sa jeune épouse, c'est qu'à la Réunion, il était le chef d'une bande de voyous. Vols de voitures, attaques à mains armées, falsifications de chèques...
Sa petite vie pénarde fut si vite oppressante, qu'il désira rentrer au pays.
Martine ignorant tout du lourd passé de son amoureux, partît avec lui en ayant vendu leurs biens, et se retrouva... dans une case, seule avec sa fille, n'ayant pratiquement rien à manger.
Lui, retrouvant ses complices, reprit sa vie d'autrefois et ne passait que très rarement à la maison voir sa femme et sa fille.
Cela dura un an. La pauvre Martine, n'en pouvant plus eut toutes les peines du monde pour prévenir sa famille en France afin de se faire envoyer un billet d'avion pour son retour avec sa fille.
Le mari en prison une fois de plus, c'était le moment idéal pour s'échapper, mais voilà, le temps de liquider ses affaires pour partir en règle, son homme devait être libéré.
Elle s'en alla voir le juge qui l'avait fait coffrer et, lui expliquant sa situation, il obtint de la justice qu'on le garde deux jours de plus pour qu'elle ait le temps de se sauver.
Une fois en France, de retour chez ses parents, elle s'embaucha à l'hôpital et, pour se faire encore plus d'argent, finissait ses journées comme femme de ménage au restaurant, c'est là que je la
vis pour la première fois.
Moi, lassé de Vierzon, je passais tout mon temps de libre avec cette nouvelle belle jeune femme, elle avait vingt deux ans, j'en avais six de plus.
Elle avait pris un appartement pour être tranquille avec sa fille, je l'aidais à s'installer, payant même une partie de ses frais d'avocat pour son divorce qu'elle avait entamé dès son retour en
France.
Il va sans dire pensais-je qu'à la première occasion, de mon côté, je partirais aussi. Ce fut ma femme qui prit les devants. Me reprochant d'être plus à Issoudun que dans ma famille, elle profita
d'un nouveau départ pour à son tour entamer une procédure.
Elle donna comme motif à son avocat que je me vantais de partir ailleurs voir, selon mes propres termes, "ma fiancée",
Ce fut suffisant pour qu'elle gagne son divorce aux torts exclusifs du mari,
Je n'en avais que faire, commençant une nouvelle vie avec celle qui trente ans plus tard est toujours mon épouse qui m'a donné des jumeaux, Laurent et Thierrv.
La conciliation, le divorce se passa entre deux bateaux et, aux congés suivants, nous étions Martine et moi ensemble dans ce logement que je connaissais bien pour l'avoir en partie meublé, et payé
les loyers.
Dans ces conditions, partir au bout du monde ne me disait plus rien, d'ailleurs Martine m'expliqua que si nous devions rester ensemble, il n'était plus question que je navigue.
Gagnant quand même bien ma vie dans la marine, elle accepta que j'y reste encore un peu, à condition que je l'emmène avec moi.
Ses parents, ne voulant pas garder Céline, on se fâcha avec eux et, en fin de compte, ce sont les miens qui prirent soin de la petite pendant l'absence de la mère.
Il fallut rendre l'appartement, transporter le peu de meubles à La Ferté St Aubin, inscrire Céline à l'école.
Des deux années que je naviguais encore, nous sommes partis trois fois ensemble. La première fois elle était ma concubine. Et, toujours entre deux bateaux, je l'épousai sans tambours ni trompettes,
un jour de semaine pendant que Céline était à l'école,
Martine, entre deux voyages où je partais seul, trouva une place dans une maison de retraite.
Il fallait bien arrêter cette vie comme je l'avais promis. Ne voulant plus avoir de patron sur le dos, je ressortais un vieux souvenir d'enfance où je m'étais dit qu'un jour je vendrais des
composants électroniques à Orléans.
C'était le moment de prouver que cette envie pouvait enfin se réaliser.
Il me fallait pour cela trouver un local commercial, voyons cela au prochain chapitre.
Un dernier regard sur ma période d'intérim avant le commerce.
Entre deux périodes du buffet de la gare
Quand le directeur du buffet de la gare n'avait pas besoin de moi, il fallait bien que je m'occupe pour satisfaire et ma femme et la belle-mère qui avait fini par trouver normal elle aussi que je
ne devais pas rester à ne rien faire à la maison pendant mes congés, entre deux bateaux.
Je pointais donc dans les maisons d'intérim. C'est pourquoi un beau jour, je me suis trouvé à seconder un plombier à Cosne/Loire qui devait installer des climatisations dans un hangar servant de
dépôt et d'atelier aux Télécom. Nos horaires n'étaient pas les mêmes que les ouvriers de l'agence qui commençaient beaucoup plus tôt que nous. La direction nous avait autorisés un coin du vestiaire
pour nous changer» Mais, en dehors des heures d'embauché et de fin de service/ ces locaux étaient fermés à clé par sécurité. Il nous fallait en demander l'ouverture au secrétariat. Comme ce
personnel arrivait en même temps que nous, chaque matin une employée nous accompagnait pour nous ouvrir.
Tout se passait très bien depuis quelques jours, j'avais comme toujours sympathisé avec plusieurs ouvriers, trop contents d'avoir des nouvelles têtes dans l'entreprise pour discuter de tout et de
rien.
Le malheur voulut qu'un beau matin, en panne de voiture, nous sommes arrivés très en retard. Tout le personnel des bureaux était occupé, il me fallut quand même me risquer à demander que quelqu'un
veuille bien nous accompagner pour nous ouvrir les vestiaires. Ce fut le drame, personne ne se décidait. Après l'heure ce n'est plus l'heure me firent-il comprendre. Il fallait bien pourtant que
l'on embauche pour avancer notre chantier. Devant mon insistance à réclamer cette fameuse clé, une secrétaire se leva et m'accompagna enfin. Par contre, elle n'arrêta pas pendant tout le trajet des
bureaux aux vestiaires, de râler après nous, qu'heureusement nous n'étions pas embauchés dans cette société, car c'était inadmissible d'arriver en retard, que cela dérangeait tout le service, que
nous avions eu de la chance ne n'avoir pas été engagés par elle-même car elle nous aurait chassé comme des malpropres, etc, etc. J'avais enfin réussi à me faire ouvrir les vestiaires, mais à quel
prix.
Dans l'atelier, je racontai ma mésaventure à un ouvrier.
- "La garce, ma parole elle se paye le patron pour être si méchante que ça, tu verrais ce qu'elle m'a sorti comme connerie",
L'autre m'écoutait sans broncher. "Comment est-elle faite? " me demanda t-il à un moment. Comme ci, comme ça, je lui détaillai au mieux la coléreuse.
- "Maurice, je te signale que c'est ma femme.
Il me fit la gueule pendant deux jours, mais tant pis, ce qui fut dit fut dit.